Un arbre de 700 ans au milieu d’une gare japonaise.

Pour parler de la religion Shinto, on pourrait évoquer l’animisme, le chamanisme, la multitude d’esprits qui s’incarnent dans les rivières, montagnes, cascades, arbres et pierres que compte cet archipel. Nous pourrions évoquer les chants, les danses ,la liturgie, les sanctuaires. Il y a tant à dire et tellement de chemins. 
Mais parmi toutes ces options, c’est une gare et un camphrier perdu au milieu de nulle part qui a le plus retenu mon attention.
Ici deux mondes doivent coexister, le sacré et le profane, l’arbre et le train. Qu’arrive-t-il lorsqu’il s’agit de choisir entre ces deux mondes ? Vers quel chemin doit on se tourner? Mais d’ailleurs doit on vraiment faire un choix ?
C’est un peu de tout cela que nous allons essayer d’aborder pendant ces quelques lignes.

Histoire d’un lieu ordinaire au Japon :

Quelque part dans le nord-ouest d’Osaka, se trouve une petite gare de quartier comme il en existe des milliers. Au matin, les gens l’empruntent pour se rendre au travail, à l’école, visiter des proches ou juste s’en aller. Souvent le soir venu, le chemin inverse les ramène chez eux dans leur quartier ou tout ce qui constitue leur monde les attend. Un manège finalement très commun mais dont on ne pourrait que difficilement se passer.
La station de Kayashima fut construite au début du 20 éme et le temps a passé. Les hommes ont grandi avec la ville, le quartier aussi. Le trafic s’est donc beaucoup développé et un jour, cette petite gare s’est avérée bien petite pour une si grosse fourmilière.

laurent ibanez derriere la colline kayashima nom du sanctuaire

Kayashima Jinja.

Le rail a ses raisons que le shinto ignore :

Il y a pourtant un personnage que nous avons oublié d’évoquer. Assez injustement d’ailleurs car il occupait la scène bien avant la construction de la station de train.
Il y a en effet à côté de la gare le sanctuaire shinto Kayashima dans lequel est notamment consacré un camphrier géant. L’arbre passe difficilement inaperçu et depuis plusieurs générations les habitants des lieux viennent prier cet arbre.
L’arbre aurait en effet dans les 700 ans et rythme la vie spirituelle du quartier depuis longtemps. C’est donc très naturellement que les habitants y sont attachés.

Kayashima-station-tree-1968

Photo de la gare en 1968 avant les travaux.

Dans les années 70, un plan de modernisation de la gare est décidé quelque part dans un bureau d’aménagement de la ville. La gare sera notamment agrandie afin de répondre à l’augmentation d’usager. Cela aurait été plutôt bien accueilli si cette décision n’avait pas impliqué de couper l’arbre devenu un voisin trop encombrant.

Résistance et mysticisme :

A cette nouvelle, les habitants du quartier s’organisent afin de faire savoir leur désapprobation totale.
Une nouvelle gare oui mais pas à n’importe quel prix.
Il faut savoir que les habitants viennent prier dans ce sanctuaire depuis qu’ils sont petits. Ils sont venus avec leurs parents et grands parents et comptent bien y aller avec leurs enfants et petits enfants. Cet arbre constitue une espèce de colonne vertébrale physique entre les différentes générations qui ont habités les lieux.
Ce qui est intéressant de remarquer c’est que les esprits eux mêmes se mêlent de l’affaire. On rapporte à cette époque plusieurs faits étranges (nous sommes en 1972)
On raconte par exemple qu’un homme qui aurait coupé une simple branche de l’arbre sera atteint d’une forte fièvre dans l’après-midi même.
Un habitant aurait vu un serpent blanc entourant le tronc de l’arbre. Un autre raconte qu’il aurait aperçu une fumée se dégager de l’arbre (même s’il ne s’agirait en fait que d’une nuée d’insectes).
Autant de signes mystiques traduisant la position des esprits ici consacrés.
On conclut donc que la coupe de cette arbre sera de très mauvaise augure pour le futur de la compagnie.

laurent ibanez derriere la colline kayashima arbre sanctuaire

Les bâtiments du sanctuaires se situent sous la gare en hauteur.

Grandir en conservant un équilibre spirituel :

Ici deux mondes s’entrechoquent. Deux mondes aussi essentiels l’un que l’autre pour l’homme. Il nous faut des moyens de transport et il faut pouvoir le faire dans de bonnes conditions. Le train rapproche les gens, il permet de travailler, d’aller s’instruire, de s’amuser.
Mais la spiritualité aussi est importante, cet arbre incarne une continuité vivante dans la vie du quartier. D’une certaine manière il transcende le lieu. La question aurait été toute autre s’il ne s’était agi que d’un sanctuaire. Un sanctuaire peut être déplacé ce n’est pas grave mais pas cet arbre qui était d’ailleurs là bien avant tout ça.
Ce qui devient particulièrement intéressant dans cette histoire c’est la solution qui sera retenue pour “trancher” ce dilemme.

laurent ibanez derriere la colline kayashima arbre entrée station

Kayashima, une station comme toutes les autres.

Finalement peut-être que le mot “trancher” n’est pas adéquat et q’une autre voie est possible. Ne pourrions-nous pas avec un peu d’intelligence trouver un point de convergence ?
C’est un peu ce qu’il va se passer.
S’il nous faut une plus grande gare et que l’arbre doit être maintenu, alors qu’il en soit ainsi.
Les plans de la nouvelle gare seront modifiés afin d’y intégrer l’arbre.

La gare et le camphrier sacré :

Dans le nouvel ensemble on trouve donc un sanctuaire shinto se situant sous les rails construits en surplomb. Au milieu du sanctuaire trône toujours ce magnifique camphrier qui perce la structure et la dépasse même de plusieurs mètres.
A l’approche de la gare on voit cet étrange champignon qui recouvre la station de sa toison verte.

laurent ibanez derriere la colline kayashima arbre dans station face

En approchant la station.

Au niveau des quais l’arbre occupe une place inédite et apporte à cet ensemble de béton et de fer une aura bienvenue. Ces deux univers que l’on aurait pu croire opposés ont finalement trouver terrain d’entente.

laurent ibanez derriere la colline kayashima arbre station vue dans la station

Cette situation est loin d’être inédite et souvent les structures sont adaptées à la nature. Si vous allez au Kasuga Taisha à Nara vous pourrez voir qu’une partie de l’arbre sacré du sanctuaire passe même à travers un des bâtiments. Pour se faire le bâtiment a été troué et le tronc protégé pour qu’il ne s’abîme pas.

laurent ibanez derriere la colline kayashima arbre station vue dans la station avec train

 

Une solution dont on pourrait s’inspirer :

Si l’arbre n’avait pas été sacré il aurait été sacrifié. Il ne doit son salut qu’à sa nature divine et à l’intelligence d’une communauté. Cette expérience nous a montré que le monde n’est pas constitué de choses qui s’opposent et qu’il peut être possible avec un peu d’intelligence de faire sien le bon côté des choses.

laurent ibanez derriere la colline kayashima arbre station vue du pied

La structure de la gare à été aménagée pour laisser passer l’arbre.

L’histoire est belle certes mais pour être parfaitement honnête il me faut parler des environs directs de la zone. Cette station étant située à peine à 10 km de chez moi je fis le choix de m’y rendre en vélo pour mieux appréhender l’endroit. Les lieux traversés sont très fortement urbanisés, les usines pétrochimiques abondent et rendent l’air parfois pestilentiel. Les rues traversées laissent peu de place à la nature et au sacré. J’espère que cet îlot d’intelligence qu’incarne cette petite histoire saura inspirer nos futurs planificateurs urbain.

 

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