Tableau perdu, Shibuya crossing et feu nucléaire.

Cet article rejoint par sa thématique celui consacré au Daimonji de Kyoto à propos des choses que nous voyons tous les jours à tel point qu’elles semblent devenir familières et donc apparemment connues, transparentes.

C’est un peu le cas du tableau que nous allons évoquer dans cet article.

Situé dans la gare de Shibuya entre le métro de Tokyo et la ligne Inokashira, ce tableau aux dimensions impressionnantes, (30 mètres de longueur par 5,5 mètres de hauteur) ne peut pas passer inaperçu.

Pourtant, les gens qui s’arrêtent dans ce hall, tournent le dos au tableau pour profiter d’une autre vue. En effet l’endroit surplombe le Shibuya-crossing, et offre une vue privilégiée sur le passage piéton le plus célèbre du monde. 

laurent ibanez derriere la collone taro okamoto shibuya crossing

Cet endroit est parfait pour prendre un peu de hauteur sur le carrefour.

Et si l’on regarde le reste des passants on constate rapidement que peu de personnes ne s’arrête ou ne lève la tête en direction de cette oeuvre imposante par sa taille et par son thème.

Je vous propose donc de prendre quelques minutes, de tourner le dos au fameux crossing et de laisser nos regards s’attarder sur cette oeuvre de Taro Okamoto.

Myth of Tomorrow :

C’est vrai que ses dimensions impressionnent, même si l’on veut le parcourir rapidement, il faut quand même plusieurs secondes. L’œil est de suite attiré par la figure centrale puis il nous prend l’envie de le parcourir de manière horizontale. Ce n’est qu’ensuite que les détails apparaissent et laissent deviner le thème de l’oeuvre.

Intitulé 明日の神話 (ashita no shinwa) soit “mythe de demain”, cette peinture monumentale représente l’horreur de la menace nucléaire.

Le tableau est souvent associé par ses dimensions et son thème à Guernica. Okamoto avait d’ailleurs été fortement impressionné par le travail de Picasso qu’il découvrit lors de ses études à Paris.

laurent ibanez derriere la collone taro okamoto tableau gare shibuya

impossible de le manquer et pourtant …

Okamoto peint ce tableau en réaction à la prolifération nucléaire et fait notamment écho au développement de la bombe à hydrogène et des essais qui ont lieu dans les années 50 dans l’atoll Bikini.

Le Japon est directement impacté par ces essais puisqu’en 1954 le bateau de pêche japonais Daigo Fukuryu Maru (dragon chanceux n°5) est touché par les retombées radioactives suivant l’explosion. Cela causera la mort d’un des membres de l’équipage sept mois plus tard.

Le tableau fait d’ailleurs explicitement référence à cet événement, le bateau étant représenté dans la partie inférieure droite.

Le tableau est une commande faite par un grand hôtel situé dans la ville de Mexico. Okamoto espère à travers cette oeuvre sensibiliser les nombreux voyageurs qui devront y résider.

Il est souvent compliqué d’interpréter le travail d’Okamoto et j’avoue ne pas aimer expliquer les œuvres quelles qu’elles soient. D’une part car je suis sur que plein de choses doivent m’échapper, d’autre part car cela peut “parasiter” la lecture d’une oeuvre pour le spectateur.

Sans rentrer dans les détails donc, on remarque un personnage central, sorte de squelette faisant rayonner la mort sur presque toute la toile. Les flammes l’entourant nous laissent penser qu’il s’agit d’une allégorie du feu nucléaire.

laurent ibanez derriere la collone taro okamoto tableau detail central

Partie centrale de l’oeuvre.

Des flammes rouges se répandent au loin et brûlent des personnages transformés en torches humaines.

Le ciel est quant à lui à l’orage, sombre, agité par des tourbillons noirs, transportant les cendres mortelles (qui causeront notamment la mort du japonais à bord du bateau de pêche).

laurent ibanez derriere la collone taro okamoto tableau détail centre bas

Détail central.

La partie à l’extrême gauche du tableau se détache du reste (souvenez vous qu’au Japon on lit en général de la droite vers la gauche). Le ciel est dégagé, les figures humaines ne brûlent pas.

laurent ibanez derriere la collone taro okamoto tableau detail bas gauche

Détail partie gauche du tableau.

Okamoto semble nous proposer une issue optimiste à ce chaos nucléaire. A condition que nous tirions les leçons à notre inconséquence ? 

L’histoire derrière le tableau :

Le tableau est commandé en 1967 pour être installé dans le hall d’un grand hôtel à Mexico. Après sa réalisation l’oeuvre est envoyée au Mexique puis disparaît complètement. Okamoto n’aura, d’ailleurs jamais l’occasion de voir le tableau exposé, et meurt en 1996. La seule chose que l’on connaisse c’est que l’entreprise qui gérait l’hôtel va changer brusquement. La clef du mystère réside certainement sur ce point. (dispute entre vendeur et repreneur ? Substitution de l’oeuvre ? …)

Il est assez incroyable qu’un tableau de cette taille puisse disparaître de la sorte mais pendant presque 40 ans il sort des radars et est peu à peu oublié.

Ce n’est qu’en 2003 qu’il réapparaît soudainement dans un entrepôt situé dans la banlieue de Mexico.

Le tableau est alors rapatrié au Japon puis restaurer complètement. C’est en 2008 qu’il est enfin exposé dans la station de Shibuya achevant un périple bien improbable.

 

Taro Okamoto :

Il fait partie de ces artistes japonais qui vont rayonner au cours du 20ème siècle et qui ne cessera de secouer un pays qui a montré son plus sombre visage lors de ce triste siècle.

Il né en 1911 d’un père dessinateur et d’une mère poète et novelliste, ce contexte influencera forcément la destinée du jeune Taro.

Il fait ses armes d’artiste à Paris durant les années 30, expose, étudie à la Sorbonne et se fait déjà remarquer en tant qu’artiste. Il croisera nombre d’artistes majeurs dont Picasso qui l’impressionnera énormément.

A la fin des années 1930, il doit retourner au Japon pour servir dans l’armée impériale. Il y sera brimé et critiqué. Taro Okamoto gardera un souvenir spécial de cette expérience qui façonnera à coup sûr ses engagements futurs.

A la fin de la guerre il est démobilisé et peut reprendre son activité artistique.

Peintre, plasticien, sculpteur Okamoto s’intéresse à beaucoup de discipline qu’il met au service du monde qu’il s’évertue à interroger.

Quelques oeuvres d’Okamoto san par ici.

Son oeuvre la plus connue est peut être la tour du soleil (太陽の塔 ) qu’il réalisera pour l’exposition universelle de 1970 se tenant à Osaka.

Son style est aisé à reconnaître et lorsqu’on se balade dans Tokyo il arrive assez fréquemment de tomber sur certaines de ses œuvres.

Pour ceux qui s’intéressent à l’homme, voici une vidéo sur sa vie et son oeuvre (en anglais).

Un tableau qui n’a pas fini de faire parler de lui :

On pourrait croire que l’histoire s’arrête là. Que le tableau à finalement repris la place qui était la sienne à savoir exposer au monde. Mais cela c’est oublier un peu trop vite la personnalité de son créateur qui savait en son temps bousculer le monde et l’interroger.

Il n’est donc pas étonnant que cette oeuvre continue de susciter des réactions.

Nous sommes en 2011 juste après le grand tremblement de terre qui causera la tragédie de Fukushima. La question du nucléaire se trouve à nouveau propulsée au centre des débats dans la société japonaise. C’est alors qu’un groupe d’artiste/activiste nommé Chim↑Pom tague la partie inférieure droite du tableau, le complétant en faisant apparaître la centrale nucléaire japonaise ravagée. Cette extension de l’oeuvre sera très vite enlevée sans pour autant causer de dommage au tableau, les artistes ayant pris la précaution de protéger la partie qu’ils avaient peinte.

tag fukushima

Les activistes ajoutant une nouvelle partie au tableau.

L’action fera grand bruit partageant encore plus l’opinion publique. Cela aura au moins eu l’effet de susciter le débat. (une vidéo de l’oeuvre)

Compte tenue de la personnalité de Taro Okamoto il est vraisemblable que cette action ne l’aurait pas dérangé outre mesure. Il est intéressant de voir que lorsqu’une oeuvre se sacralise, elle perd une partie du message qu’elle porte au profit de son statut d’oeuvre d’art avec un grand A.

Maintenant que vous savez un peu plus, j’espère qu’après avoir fait la traversée du passage piéton de Shibuya vous ferez un petit détour pour aller voir cette oeuvre qui en dit finalement bien plus qu’on ne pourrait le croire.

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