Quand les Yôkai marchent sur Kyoto.

Kyoto est une ville ancienne, terreau propice aux contes, légendes, rumeurs. De ce creuset alimenté par les siècles, est sortie une panoplie pléthorique d’engeances, de démons, de fantômes.

Si l’on tend l’oreille ces histoires extraordinaires font vite irruption dans le quotidien de la ville. Elles en sont une part importante et sont parfois même à l’origine de pratiques, de superstitions de moqueries.

Ces récits finissent même par donner une matérialité à ses protagonistes. Si vous vous promenez dans certains quartiers de la ville, il vous sera peut être possible de croiser leur route. Ces derniers pouvant se réunir pour défiler ensemble, s’appropriant un quartier et défiant par leur nombre l’œil incrédule du vivant.

Il y a peu j’ai eu la chance d’être témoin de cet étrange cortège.

Yôkai, fantômes oubliés qui ne nous oublient pas :

Le monde des fantômes, monstres, spectres, et autres revenants est extrêmement codifié au Japon. Aussi pour ne pas me lancer dans un article qui ne traiterait plus que de la définition même des fantômes japonais, sachez que j’opérerai quelques simplifications de langage, mais peut être que j’y reviendrai dans un autre article si la question vous a intéressée.

laurent ibanez derriere la colline yokai démon femme

Certains Yokai semblent sorti de films d’épouvante japonais.

Le kanji de yôkai est constitué de YÔ () signifiant attirant, ensorcelant, calamité et KAI () pour apparition, mystère. Le Yôkaï est finalement un terme générique pour les manifestations inexpliquées.

A l’intérieur de cette grande famille rentre tout un tas de catégories, tel que les Obake ou Mononoke (qui tiennent souvent du monstre) , Yurei (les esprits de défunts), les Oni (types plutôt démoniaques) et ceux qui vont particulièrement nous intéresser ce soir, les Tsukumogami (付喪神) qui regroupent les objets qui s’animent et souvent se vengent des humains. Il peut s’agir de sandales, de parapluies, de bouilloires etc.

laurent ibanez derriere la colline yokai lit

Ces objets sont sensés s’animer lorsqu’ils fêtent leur 100 ème anniversaire, nous verrons dans notre histoire qu’il y a ici quelques variantes. Ces monstres sont eux mêmes parfois classifiés chez les Obake ou Mononoke.

Le Taishogun Yôkaï festival :

Le nord-ouest de Kyoto est composé d’une multitude de petits quartiers aux styles très disparates. On passe d’ensembles bourgeois à des lieux beaucoup plus modestes. C’est un peu le cas du quartier de Taishogun qui s’étend autour de sa vieille rue commerciale que l’on nomme également “Ichijo Yokai street”

laurent ibanez derriere la colline yokai parade inari lunette

On a l’impression que le temps s’est un peu arrêté ici. Cela donne un côté suranné au quartier qui contraste énormément avec les zones touristiques de la ville parfois un peu trop propres, trop lisses.

Depuis quelques années déjà, se déroule ici un matsuri dont le thème repose sur les Yokai.

laurent ibanez derriere la colline yokai portrait plumes noires

La qualité des costumes est vraiment superbe.

Il semble y avoir pas mal d’explications qui justifient la création de ce matsuri. Beaucoup disent qu’à l’époque ce quartier marquait la sortie Nord-ouest de la ville et que beaucoup de gens venaient y abandonner les objets qui leurs semblaient inutiles. (Une ancienne décharge sauvage en somme).

Au Japon, en fin d’année, la tradition du Susuharai (煤払い) consiste en un grand nettoyage de la maison. On prépare ainsi la venue de la nouvelle année. On nettoie sa maison de fond en comble, on se débarrasse de l’inutile de l’encombrant, on fait place nette.

A la suite de cette pratique beaucoup d’objets étaient donc abandonnés à la sortie de la ville.

Ces objets ressentaient cet abandon avec beaucoup d’injustice. Après tant d’années de service (une centaine ?) ils étaient finalement laissés là, à la merci des intempéries, condamnés à lentement se désagréger.

C’est cet esprit vengeur, suscité par cette injustice, qui aurait animé les objets, ceux ci revenant en ville pour tourmenter les hommes ingrats.

laurent ibanez derriere la colline yokai femme en noir

On m’a aussi expliqué que cette légende servait à une époque à effrayer les personnes qui, en raison d’une conduite légère, ne prenaient pas soin de leur patrimoine et le laissaient se dégrader. On espérait que la peur du monstre serait utile pour insuffler un peu de sérieux dans la gestion de leurs affaires.

Toujours est-il que chaque année à la fin du mois d’octobre, une assemblée de Yokai défile sur le quartier.

laurent ibanez derriere la colline yokai parade femme corne

De manière plus pragmatique, il s’agit d’une initiative lancée par les habitants du quartier pour re-dynamiser la zone. L’idée d’utiliser folklore et culture locale pour relancer la vie d’un quartier est vraiment très plaisante.

Que trouve t-on pendant le festival :

La parade :

L’événement principal est constitué par une grande parade des Yokai. Apparemment tout le monde est libre d’y participer.

La grande majorité des costumes est réalisée avec le plus grand soin et même le néophyte saura reconnaître quelques Yokai connus. Les japonais ont toujours aimé se déguiser et ils prouvent encore leur savoir faire durant le défilé.

laurent ibanez derriere la colline yokai furry

la variété des costumes illustre la richesse du panthéon des Yokai.

L’ambiance est vraiment bon enfant. Plein d’influences se mêlent, les gens viennent parfois déguisés en famille. Cela donne une multitude de petits fantômes errants du plus beau style.

Le défilé suit un axe prédéfini qui sera fait dans un sens puis dans l’autre. Il est donc possible de voir deux fois le défilé si l’on est patient.

laurent ibanez derriere la colline yokai parade crane tanuki

Le défilé permet de se plonger dans ce folklore japonais si passionnant. Même sans rien y connaître on prend beaucoup de plaisir devant la diversité des monstres représentés. Certains bien-sûr sont vraiment étranges et effrayants. Mais tous les Yokai ne sont pas forcément “mauvais”, certains peuvent être étranges voire tout bonnement ridicules.

laurent ibanez derriere la colline yokai grenouille 2

L’histoire de fantôme sert souvent à exorciser nos peurs, nos craintes, à matérialiser des tabous. Ces monstres nous permettent de faire un bond dans la psyché populaire japonaise.

Même sans explication, si on se laisse porter par l’ambiance, on arrive à saisir pas mal de choses.

Vous pouvez l’imaginer ces représentations sont très graphique et se racontent toutes seules.

laurent ibanez derriere la colline yokai monstre

Le marché aux puces des Yokai :

Tout le long du défilé, se sont installés des petits vendeurs qui proposent leur créations aux passants. Bien-sûr la thématique est centré sur les Yokai. Les objets vendus sont souvent fabriqués par les exposants qui proposent leur propre vision de ces fantômes.

Cela peut aller de figurines représentant ces fantômes, en passant par des accessoires tels que des masques, bustiers, bijoux etc.

Il y en a pour tous les goûts et à tous les prix.

laurent ibanez derriere la colline yokai flea market

Les Kappa, monstres aquatiques étaient vendus en figurines.

Il existe aussi tout un tas de vendeurs de rue qui vous proposeront de quoi vous désaltérer et manger sur le pouce. Ces boutiques sont souvent tenues par les habitants et commerçants du quartier.

laurent ibanez derriere la colline yokai yatai

Plats traditionnels.

Sanctuaire en fête :

Un des sanctuaires du quartier a aussi son matsuri (fête traditionnelle) lors du défilé. On repasse dans une ambiance plus classique mais cela reste toujours aussi agréable. En plus il s’agit d’un matsuri de quartier, l’ambiance est donc beaucoup plus intimiste que dans les sanctuaires majeurs.

laurent ibanez derriere la colline yokai musicien

Musicien lors de la parade.

Y faire un saut et assister aux célébrations ajoute encore à la beauté de cette soirée.

Vous y verrez les familles se réunir, manger, plaisanter ensemble, assister au danses et cérémonies.

laurent ibanez derriere la colline yokai animations rue

La rue est pleine d’animations.

Le quartier le reste de l’année :

L’endroit mérite clairement le détour lors de cet événement, mais qu’en est il le reste de l’année ?

Si d’aventure vous vous retrouvez à Kyoto mais hors matsuri, l’endroit semble quand même mériter un petit détour (en revenant du pavillon d’or qui n’est pas très loin ou du Kitano Tenmangu se situant juste à côté du quartier).

L’endroit est certes calme mais jouit de l’authenticité d’un quartier épargné des flots de touristes.

De plus demeure dans la rue tout un tas de petites statues à l’effigie de Yokai réalisés par les commerçants du quartier.

 

L’œil curieux saura donc s’amuser de ces petites références qui annoncent les futurs événements.

La plus grande beauté de Kyoto réside en sa diversité. La ville est dotée d’un potentiel culturel qui semble quasi inépuisable. Les habitants disposent en plus d’un patrimoine dans lequel ils sont libres de puiser à volonté et ainsi de faire revivre mythes et légendes en se les appropriant, il serait dommage de ne pas en profiter.

 

2 thoughts on “Quand les Yôkai marchent sur Kyoto.

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