Kyoto et le Kanji de feu.

Il y a dans notre environnement quotidien des choses qui sont si proches de nous qu’on finit par ne plus y prêter attention.

On s’en désintéresse car on croit les connaître, savoir ce qui les constitue, ou quelles règles les régissent. Tout cela nous semble évident !

Il y a cependant une chose qu’il faut savoir, c’est qu’en matière de tromperie, d’escamotage, ou de faux semblants, il n’y a pas plus mauvais génie que l’évidence.

C’est peut être le seul aspect pernicieux de la curiosité. Lorsque le mystère qui entoure une chose se dissipe, notre attrait suit souvent le même destin.

C’est un peu de ça dont il s’agit aujourd’hui.

L’essentiel est invisible pour les yeux :

Tous les jours, à Kyoto, je passe devant ce symbole géant incrusté dans la montagne. Je lève les yeux vers lui le contemple.J’en connais le nom, l’histoire, le pourquoi, le comment, le célèbre une fois l’an. Il me semble évident, dénué de mystères et pourtant jamais je n’étais allé le voir de plus près, lui présenter mes hommages. C’est en suivant un sentier de randonné non loin de cet endroit que j’aboutis un peu par hasard au pied du géant.

Les choses sont vraiment différentes quand on prend la peine d’y regarder de plus près.

Le Daimonji qu’est ce que c’est ?

Avant d’aller y jeter un oeil, peut être serait-il utile de présenter cet étonnant “monument” qui fait partie intégrante de la vie des Kyotoïtes.

Il s’agit d’un idéogramme géant inscrit à même la montagne que l’on nomme Daimonji (大文字 ). Il mesure approximativement 160 mètres de hauteur sur 80 mètres de largeur. Il signifie littéralement “lettre majuscule”. Ce n’est pas le seul et il fait partie d’un groupe d’idéogrammes que l’on trouve tous “gravés” dans les montagnes entourant Kyoto.

C’est lors du festival Gozan no Okuribi (五山送り火 ) que l’on pourrait traduire par “les signaux de feu des cinq montagnes”, que nous pouvons assister à leur embrasement.

Pourquoi sont ils donc enflammés ? Ce festival à lieu le 16 août. Cette date correspond en fait à la fin de Obon qui est la fête des morts au Japon. Pendant cette période les ancêtres reviennent sur terre. C’est un moment important pour les japonais. C’est souvent l’occasion de rentrer en famille, voir ses proches et prier pour les ancêtres.

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J’ai eu l’occasion d’y participer deux années chez des amis japonais et c’était un moment vraiment agréable. Cela ressemblait beaucoup à l’ambiance de Noël en Europe.

Le 16 août ponctue donc Obon et l’on enflamme alors ces 5 idéogrammes comme pour envoyer un message aux ancêtres qui quittent à nouveau la terre jusqu’à l’année prochaine.

cinq pour le prix d’un : 

Comme le nom du festival l’indique, ce sont 5 montagnes qui servent de support à ces symboles de feu.

Celui qui nous intéresse aujourd’hui représente l’idéogramme Dai (大) qui signifie grand.

On retrouve un autre idéograme Dai sur la montagne Daihoku. On trouve également les symboles Myô (妙 ) sur nishi-yama, Hô (法 ) sur Higashi-yama, un bâteau sur funa-yama et un torii sur Mandara-yama

La cérémonie commence à 20h. Les idéogrammes sont enflammés à quelques minutes d’intervalle.

5 ideogrames

les cinq idéogrammes enflammés.

Cette soirée est assez magique. Beaucoup de gens se massent dans les rues et les spots où on peut les apercevoir sont pris d’assaut. Une superstition dit que si l’on boit une coupe de saké dans laquelle se reflète un des idéogrammes, vous aurez une bonne santé pour l’année à venir. Cette vidéo vous montre tous les symboles enflammés.

Je n’étais pas au courant de cette tradition cette année, mais l’année prochaine j’y sacrifierai volontiers quelques bouteilles de nihonshu.

S’approcher du géant :

Voila tout ce que je pouvais savoir du daimonji avant d’entamer cette petite randonnée. A vrai dire je ne m’étais jamais vraiment questionné sur la manière dont l’idéogramme était tracé, qui s’occupait de cela, à quoi ressemblait l’endroit ou tout simplement quelle vue pouvait on avoir de là-haut.

laurent ibanez derriere la colline daimonji foret

Le départ de la ballade en automne est vraiment magique.

Maudite évidence. Jamais chose n’a autant usurpé son nom.

Le sentier qui mène au Kanji démarre juste derrière le pavillon d’argent. La montée n’est pas très longue mais c’est assez raide. En 30 minutes, on atteint la clairière où se dessine le géant.

Les réponses jaillissent alors d’elles mêmes.

On comprend tout de suite comment l’idéogramme est tracé. Il s’agit en fait d’un alignement de petits foyers qui sont autant de points formant au final le signe.

laurent ibanez derriere la colline daimonji foyer feu

un foyer constituant un point de l’ensemble.

Ils sont disposés d’une manière bien particulière pour être intelligible à grande distance. Lorsqu’on à le nez dessus il est impossible d’en prendre connaissance.Un peu comme les étranges lignes à Nazca qui ne prendront sens qu’une fois survolées en avion.

laurent ibanez derriere la colline daimonji points

les foyers forment alors des lignes dessinant le Kanji.

Au centre de l’idéogramme on trouve un petit autel où il est possible de prier.

La vie vue d’en haut :

A un moment notre attention se relâche et on se souvient enfin que nous sommes finalement montés assez haut. On se retourne et la vue qui nous est donnée alors sur Kyoto nous étourdit un peu plus.

Il devient plaisant de distinguer les hauts lieux qu’offre la ville, on en apprécie mieux l’importance, la situation, les contours. C’est aussi un moment propice pour découvrir des îlots de forêts que l’on ne soupçonnait pas, des ensembles de temples inconnus. En somme plein de lieux à aller découvrir et qui j’en suis sûr feront l’objet de futurs articles.

laurent ibanez derriere la colline daimonji centre daimonji

Kyoto du centre du Daimonji.

On m’explique aussi que par temps clair il est possible de voir Osaka et ses tours, telles que la Umeda skyview ou le Abeno Harukas. Aujourd’hui le temps est couvert et je ne goûterai donc pas aux plaisirs d’Osaka mais ce n’est que partie remise.

La vie du Daimonji :

D’autres questions demeurent cependant. Par chance je fais la rencontre d’un homme qui m’explique être là presque tous les jours. Je ne sais s’il travaille pour la ville ou une association, mais il connaît très bien l’endroit, m’en parle avec beaucoup de passion.

J’ai du mal à toujours tout comprendre mais il me donne un petit document qui explique assez simplement la vie de l’endroit.

C’est avec beaucoup de surprise qu’on découvre que le mois d’août n’est en fait qu’un point d’orgue dans la vie du site et que bien d’autres choses arrivent au cours de l’année.

– Début février : On commence à sélectionner les arbres qui serviront à la cérémonie. Les arbres sont des pins rouges japonais sélectionnés dans une forêt dédié à l’évènement. Les arbres ont entre 30 et 40 ans. Ils seront ensuite découpés en tronçons de 50 cm.

– Fin février début Mars : Les tronçons sont recoupés en deux. A la même période on collecte des épines de pin qui serviront à démarer les feux.

– Fin Mars début Avril : le bois est stocké et mis à sécher. 350 à 500 ballots de bois de 10 kilos chacun sont ainsi constitués.

– Mi avril : Le bois est stocké afin qu’il sèche pour plus d’une année. Ce qui signifie que le bois selectionné ne servira pas pour la prochaine cérémonie mais pour la suivante.

– Mi Mai : Le bois sec est descendu de la montagne et stocké au temple Jodo pour recevoir un rituel religieux. Le temple se situe juste à côté de l’entrée du pavillon d’argent.

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Temple Jodo à côté du pavillon d’argent.

– Début Août : Le site du Daimonji est entretenu. L’herbe est coupée et les réparations nécessaires sont faites.

– Le 15 août (la veille de l’événement) : les gens “achètent” symboliquement le bois qui servira à allumer le feu. Le sanctuaire situé à l’emplacement du Daimonji est décoré.

– Le 16 Août : le bois est remonté sur le site. Il est disposé à la main sur chaque emplacement en petits tas de bois prêts à être allumés le soir venu.

Derrière l’évidence des mondes :

Voila de manière résumée ce qui se trame dans l’ombre de ces Kanji de feu. L’idée que derrière des choses aussi évidentes se cachent tant d’univers a quelque chose de réconfortant.

Depuis lorsque je lève la tête, ce n’est plus un simple idéogramme plaqué sur une montagne que j’admire, mais un monde entier, s’agitant, conjugant efforts et traditions pour un évènement unique à Kyoto.

“La prestidigitation est un art charmant qui apprend inutilement ce que vaut le sens commun et ce que pèse l’évidence.”

Paul Gavarni.

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4 thoughts on “Kyoto et le Kanji de feu.

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