S’arrêter là où les gens passent.

Si l’on y prend garde on peut facilement remarquer que beaucoup de lieux sont destinés au passage, à l’éphémère. Des endroits où jamais l’on ne s’attarde.

On pensera aisément aux gares, aux aéroports, aux arrêts de bus. Ce sont souvent des lieux de transitions, des portes, des étapes indispensables à tous mais qui paradoxalement ne nous retiennent jamais.

Il arrive cependant des situations où la mécanique bien huilée de nos vies puisse au détour d’un chemin plus erratique qu’un autre, s’enrailler, toussoter. (le film “le terminal” traite entre autres de cette question).

Après avoir obtenu mon visa et par là même le droit de résider plus longtemps en pays étranger, c’est dans le Kansai que j’ai décidé de poser mon sac à dos.

Il me fallait un de ces endroits temporaire que j’évoquais juste avant, le temps (bref?) de trouver un logement pour s’établir. Après quelques recherches, mon dévolu se jetait sur une petite guest house dans le nord ouest de Kyoto.

Mes finances n’étant pas au mieux et pensant la situation temporaire, j’allais au peu cher et choisissais un dortoir pour m’abriter quelques temps.

Seulement il s’avère que ce qui devait durer une semaine ou deux n’a toujours pas trouvé de terme

Si l’expérience est frustrante à bien des égards, elle n’est pas sans proposer son lot de surprises, de rencontres et comme toujours de changements de perspectives.

C’est un peu tout cela que j’espère aborder avec vous.

Tour du propriétaire : Une maison ouverte au vent

On m’avait parlé de cet endroit pour deux raisons : son prix abordable (1300 yens la nuit) et la mise à disposition de vélos pour chaque “résident”.

L’endroit à été aménagé dans un ancien petit immeuble. Un escalier extérieur dessert le premier étage dans lequel on trouve les communs (cuisine, toilettes et douche). Cet endroit a la particularité d’être toujours ouvert. Ainsi peut importe le moment, vous pouvez vous restaurer ou prendre une douche.

laurent ibanez derriere la colline immeuble kyoto

L’immeuble.

Accolé à cet espace existe la seule chambre privative de la guest house.

Au deuxième étage on trouve deux dortoirs côte à côte. L’un est mixte, l’autre réservé aux filles. Le dortoir mixte est doté d’un lavabo et de toilettes, les filles ont en plus un coin douche.

L’étage suivant est en fait le toit terrasse de l’immeuble qui a été aménagé pour que l’on puisse y manger, et faire notre lessive. L’endroit est charmeur et invite déjà à de belles discussions la nuit venue.

laurent ibanez derriere la colline immeuble rooftop

Le toit-terrasse, un bel endroit pour finir la journée.

La vie en communauté:

Le temps passé entre ces murs affecte réellement la relation au lieu. Lorsqu’on est seulement de passage, on s’accommode facilement, d’une cuisine encombrée, de l’attente pour la douche, d’un dortoir bruyant et désordonné. Lorsque l’expérience se prolonge la donne change de manière significative.

laurent ibanez derriere la colline immeuble dortoir

Le dortoir.

Notre tolérance est altérée à mesure que nous nous “installons” dans les lieux. On se sent alors plus légitime ( plus ancien) alors que le reste de la communauté se comporte sans vraiment se soucier de ces questions sachant que le lendemain ou le surlendemain, ils seront déjà ailleurs.

Il y a aussi le staff qui fini par s’habituer à vous et vous appelle directement par votre prénom.

Dans ce lieu il y a le gérant Ryu et beaucoup de Baito (petits boulots) à mi-temps. Les visages reviennent donc avec intermittence et cette alternance seule suffit à vous donner la mesure du temps qui passe.

À la rencontre des éphémères :

C’est ainsi que je nomme les voyageurs passants. On s’habitue vite à leur faible durée de vie en ces lieux, si bien que les relations se nouent très différemment. Les présentations sont souvent faites dès qu’un nouveau visage est croisé et rapidement les conversations s’activent. Les thèmes sont souvent les mêmes.

Depuis combien de temps es tu au Japon ? Jusqu’à quand restes tu à Kyoto ? Et après tu vas où ? Alors tu aimes ?

Les questions ont beau être souvent les mêmes, je suis souvent surpris de la diversité des causes et des raisons. Cette position de permanent m’a permis de discuter et de pas mal écouter.

Il y a certes beaucoup de voyageurs classiques, mais dans cette foultitude quelques singularités apparaissent.

Il y avait notamment ces deux polonais partis au Japon un peu sans savoir, dont l’un d’eux tombait amoureux du pays à mesure que son voyage avançait. Il n’en était pas encore parti que déjà il me parlait de son projet d’y revenir s’installer l’année prochaine.

Cette femme aussi voyageant seule. Elle est restée pratiquement une semaine. Elle prenait le temps de voir les choses. Après quelques discussions elle m’avoue ne plus se sentir bien dans le pays qu’elle habite et cherche à travers ses voyages un lieu où elle pourra se poser à nouveau.

Ce jeune Taïwanais avec qui j’ai commencé à discuter photographie après avoir vu son appareil. A peine rencontré, nous décidons de partir faire quelques photos de nuit. Cette escapade nous permet de discuter. Il me dit être taïwanais mais raconte avoir passé la plus grande partie de sa vie au Vietnam où finalement il fait ses études en Vietnamien (le chinois littéraire étant un peu plus compliqué pour lui).

laurent ibanez derriere la colline sortie photo

sortie photo improvisée dans les rues de Kyoto.

Je retrouve toujours cette espèce de dualité qui sommeille dans ces personnes.

A l’image de ce lieu, les rencontres sont brèves, sans lendemains, nous échangeons rarement nos coordonnées car nous savons cela peu utile. Aussi les moments paraissent plus essentiels.

 

Après ces entrevues, j’ai eu l’impression que cet endroit agissait un petit peu comme une sorte d’aimant, attirant souvent des âmes dont le vagabondage avait pour origine des questions existentielles.

Pour combien de temps encore ?

Lorsque j’écris ces lignes cela fait déjà plus d’un mois que je réside ici et il semble que la situation ne soit pas prête de changer. C’est peut être ce qui fait que la magie opère, ne pas savoir quand on partira.

J’ai parfois l’impression que les choses vont petit à petit s’installer comme ça et qu’on finira par inscrire mon nom sur le lit que j’occupe en permanence. Je me dis que je ne devrais pas donner mon nom aussi facilement, c’est dangereux de donner son nom, car c’est comme ça qu’on vous retient, qu’on vous appelle.

Cela me fait penser au Château de Kafka ou notre héro jamais n’atteint son but et finalement s’installe là ou il ne faisait que passer, acceptant petit à petit son sort.

Quand ce moment d’abattement s’éloigne, j’ouvre la porte de mon dortoir, croise immanquablement un nouveau visage et m’exclame : Alors combien de temps restes tu à Kyoto ?

Advertisements

5 thoughts on “S’arrêter là où les gens passent.

  1. Salut!
    Je ne sais même pas comment je suis tombée sur votre blog / article mais ça m’a touché. Je suis au Japon pour la 2e fois de ma courte vie et cette fois, je suis en béquilles à cause d’une vilaine entorse survenue la veille de mon départ.
    Et je me retrouve un peu dans ce que vs écrivez. Comme je ne peux pas avancer d’un pas normal, je prends mon temps et apprends à connaître les japonais.
    Ceux qui sont intrigués de me voir bequiller dans les graviers autour des temples…
    Ceux qui se précipitent pour me laisser une place, pour me donner la direction du train, me mettent une main dans le dis pour me sécuriser dans les escaliers…
    Ceux qui ont de la peine et me posent la question alors que ce n’est pas forcément la coutume de demander ça…
    Je redécouvre le Japon, sous antidouleurs et courbaturée de partout mais j’ai cette impression de m’arrêter là où les autres passent.
    Merci et bon séjour ou résidence 😊
    Et un Big up a la ville de kyoto qui prête gratuitement des fauteuils roulants !
    Ludivine

    Liked by 1 person

    1. Merci pour votre commentaire. Vous touchez juste. De petits écueils sont parfois le point de départ à un changement de perspective. L’intelligence c’est de toujours savoir en tirer parti.
      ça pourrait même faire l’objet d’un article.
      Merci encore pour votre message.

      Like

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s