À ceux qui patientent. (Immigration et Japon)

Lorsque l’on décide de s’installer au Japon, la question du visa fini par arriver et avec elle une institution s’impose naturellement à vous. Le bureau de l’immigration de Shinagawa.

Situé sur la ligne de train circulaire Yamanoté, Shinagawa est avant tout une zone d’affaire doublée d’un énorme port industriel. La vie y est assez grise, métallique.

L’amie japonaise qui fait route avec moi s’exclame alors : pourquoi faut il que l’immigration soit située dans cette zone ? Si loin de tout ?

Je souris à cette remarque dite sur un ton mêlant candeur et perspicacité.

laurent Ibanez derriere la colline en route vers shinagawa

ce jour la était pluvieux.

Comme pour en rajouter encore un peu, de gros nuages gris déversent sur nous une petite pluie caractéristique de la fin du mois de juin.

Nous arrivons enfin devant le bâtiment qui, pour ne pas jurer avec le décor, s’est aussi paré de son plus beau gris.

Armé de beaucoup d’espoir je pénètre dans le bâtiment.

Dans la ruche aux espoirs :

A partir d’ici les photos sont interdites. Il n’est pas cependant besoin de beaucoup d’imagination pour pénétrer le lieu.

Les administrations du monde entier partagent une “intéressante” uniformité. Une moquette, des sièges, des hauts parleurs et bien-sûr des guichets qui s’habillent de magnifiques files d’attentes.

Vous n’avez jamais remarqué ? C’est triste un guichet sans file d’attente.

La première difficulté c’est de savoir où faire la queue. Mais pour cela il est d’abord nécessaire de faire la queue pour le savoir. Une fois notre tour arrivé une dame nous informe de l’étage et du guichet où il est nécessaire de se rendre.

Armé de l’information pertinente, on se rend alors au guichet adéquat. Une ligne est déjà formée malgré l’heure matinale.

L’immobilité commence. L’attente forcée à ceci d’agréable qu’elle oblige l’observation. On regarde les gens qui nous entourent. Beaucoup d’asiatiques (Chine, Corée) des gens d’Asie du sud-est aussi, des indiens et quelques européens. Les gens viennent parfois en famille.

Les styles sont aussi très différents, certains sont sur leur 31, d’autres en casquette et tongs.

Quelque soit notre origine ou notre apparente fortune, nous sommes ici tous logés à la même enseigne. Je me dis qu’il n’y a pas que devant la mort que nous sommes tous égaux, il y a aussi devant l’administration.

La file avance lentement mais à un rythme régulier. Mon stress augmente avec l’imminence de mon passage. Ai je tous les documents ? Sont ils bien remplis ? Suis je dans la bonne file ?

Une dame me sourit, me fait signe d’approcher. Elle vérifie les documents me pose quelques questions puis m’indique un autre guichet de la main et me remet un ticket.

J’ai le numéro 485. Je regarde l’affichage electronique, on appelle le numéro 12.

En m’asseyant je repense à cette même scène dans Beettlejuice, souris et me prépare pour l’attente.

laurent Ibanez derriere la colline shinagawa

l’endroit allie parfaitement grisaille et zone industrielle.

Travailler son empathie :

Je suis un immigrant. Cette question souvent évoquée dans mon pays, il me semblait bien la comprendre. Avoir la dose d’empathie nécessaire pour savoir ce qu’un migrant traverse.

Je constatais alors la faiblesse de mon empathie, et l’importance de l’expérience.

Être immigrant, c’est surtout une mise à nu. Les choses qui semblaient normales et acquises chez soi ne le sont plus ici. On vous inspecte, vous pondère, vous envisage. Immigrer c’est accepter cette situation de faiblesse, cette effeuillage obligatoire.

J’aimerais dire à ce pays que je l’aime, qu’il est beau, le convaincre de ma bonne foi. Mais ici on attend plus qu’on ne s’exprime.

Je me dis quand même que je suis un chanceux. Aujourd’hui c’est délibérement que je m’expose à ce tribunal. Tous ne partagent pas ce privilège.

Le temps est une chose bien relative :

Les heures s’égrainent. Ici, elles ne se découpent pas en minutes mais en numéros de passage. Cet écoulement est particulièrement inégal. Parfois deux voire trois numéros sont appelés en quelques secondes, parfois de longs quarts d’heures séparent deux patients.

Dessin 01-min

Ici ce sont les personnes qui égrainent le temps.

Il y a aussi ce bip qui retentit quand le tour de quelqu’un arrive. On finit par l’apprécier car synonyme de mouvement. Il est curieux de voir toutes ces têtes se tourner machinalement vers l’écran lorsqu’il retentit.

Je pense à Pavlov.

La communauté des patients :

L’attente n’est pas une mauvaise chose. Nous finissons tous par croiser des regards. Une complicité s’installe même. On se donne des stylos, des informations, on se prête les téléphones.

D’autres discutent et échangent des histoires.

Les langues sont multiples, les mots valsent en des farandoles souvent inintelligibles.

La tour a beau être en ruine, nous échangeons d’une bien belle façon.

Il y a de la beauté dans cette assemblée d’étrangers réunis un jour seulement sous une volonté commune de vivre ailleurs.

Après trois bonnes heures (ou 473 tickets), mon moment approche. Encore une fois une certaine appréhension se fait sentir. On a beau être certain de soit savoir que l’on a rien fait de mal, il y a cette pointe d’inquiétude toujours présente.

Ça y est c’est mon moment.

Dessin 02-min

Chacun son tour.

Une autre dame m’accueille également avec un joli sourire. Elle regarde le dossier, va et vient dans les documents, prends quelque notes, pose quelques questions.
L’inspection est d’une étonnante rapidité (contrastant avec l’attente l’ayant précédée). Elle est très joyeuse presque amicale. Elle rigole et m’avoue que mon dossier est tellement complexe qu’elle n’y comprend pas grand chose. Comment prendre cette dernière remarque ?

Elle m’étonne beaucoup par cette jovialité très fraîche presque candide. Il doit falloir une belle âme pour résister à tout ce gris et à ce flot intarissable qui s’adresse à son guichet chaque jour (depuis combien d’années déjà ?).

Le dossier est accepté, on m’informe que s’il manque quelque chose on me contactera.

Je suis libre de partir.

Avant de quitter la salle, je jette un dernier regard à cette foule unie dans l’attente et leur souhaite un futur tout en couleur.

Je tiens à remercier Simon pour sa gentillesse et ses dessins qui ont permis de passer outre l’interdiction de photos. Voici une petite présentation de son travail et un moyen de le contacter si vous aimez ce qu’il fait :

Simon Benattar-Bourgeay est dessinateur et comédien originaire de Lyon. En 2017, il adapte en roman graphique la pièce de Bertolt Brecht “La Résistible Ascension d’Arturo Ui”, chez L’Arche Éditeur

 

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4 thoughts on “À ceux qui patientent. (Immigration et Japon)

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