Sisyphe, l’enfer et le Japon.

Si vous vous êtes déjà aventuré au Japon, vous avez certainement remarqué l’abondance de petits emplois qui fourmillent ici et là.

C’est encore plus évident dans les commerces où une légion d’employés vous accueille au doux son d’un “irashaimase” (bienvenue).

Ces petits jobs nommés Arubaito (de l’allemand Arbeit qui signifie travail.) sont souvent peu rémunérateurs, et constituent une des clés de voûte du service à la Japonaise. La qualité par le nombre.

Il y aurait beaucoup à dire sur cette question mais ce n’est pas le sujet aujourd’hui.

Il y a dans cette masse de “petits travailleurs” une catégorie qui m’interpelle particulièrement.

Ils sont là vous indiquant le trottoir d’en face, arborant une affiche ou une pancarte, agitant le bras ou soufflant dans un sifflet, vous aidant à vous garer. Toutes ces petites mains dont l’activité se résume souvent à une tâche unique.

Ne vous êtes vous jamais fait la remarque ? A quoi “ça” sert ? Est-ce vraiment “nécessaire”?

Le travail par la présence :

Ces emplois réduisent l’être à sa forme la plus simple : une silhouette, un mouvement, un geste. Dans le meilleur des cas, des sons. Finalement c’est bien la présence de cette simple altérité qui génère le plus d’étonnement. Serions-nous interpellés de la même manière si à leurs places nous trouvions de simples automates, comme ceux que l’on peut voir sur les autoroutes en France ?

Je ne sais si cela va de paire avec la trivialité de leur tâche mais il me semble que ces emplois sont aussi caractérisés par un manque évident de sens, de finalité.

A force de les croiser j’ai développé pour ces travailleurs un attachement qui va au delà de la sympathie. Je me plais à leur trouver des raisons, des explications.

Je m’imagine par exemple que la nuit venue, ils sont motards, joueurs de pokers, amants, si bien qu’au matin, exsangues, ils ont besoin de se plonger dans le “confort” d’un emploi ne requerrant finalement qu’une simple présence, à peine une silhouette.

Il m’est quasi impossible de m’imaginer qu’après 8 heures d’un tel travail, ils puissent simplement rentrer chez eux, prendre une douche, se changer et goûter à la douceur du foyer retrouvé.

… que je trépasse si je faiblis :

Ce qui me fascine le plus c’est de constater avec quel sérieux ils font leur office. J’ai pu en observer certains pendant presqu’une heure et ne jamais détecter de relâchement dans leur attitude.

Il y a une anecdote que je raconte souvent pour exemple. En été au Japon il y a de magnifiques feux d’artifices. Il y a quelques années de cela, je me rends avec des amis sur le toit d’un immeuble pour y assister. L’endroit est bondé et pour éviter que les gens ne s’approchent trop près des bords (pourtant inaccessibles) des gardes sont disposés ça et là. Nous faisant face, ils tournent donc le dos au spectacle qui s’annonce. L’homme en face de moi n’aura à aucun instant la faiblesse de se retourner pour jeter un œil au spectacle de lumière. Cela me semblait vraiment fou, surtout quand on sait qu’au Japon cela dure pratiquement une heure.

J’étais fasciné par nos différences.

Expliquer ces situations :

La première explication qui m’était venue était celle de la peur du chômage. En effet créer beaucoup de petits emplois m’apparaissait comme une manière de donner le minimum à chacun tout en l’intégrant dans l’activité très normalisatrice qu’est le travail au Japon.

Il y avait peut être un peu de vrai dans cette explication mais je la trouvais somme toute vraiment simpliste.

Un début de réponse me fut peut être apporté par un ami japonais avec qui je débattais de cette question. Je lui expliquais mon étonnement devant ces hommes qui m’indiquaient comment changer de trottoir pendant que la chaussée était en travaux. Cela m’apparaissait inutile. Il me répondit alors que selon lui, les travaux généraient une gêne certaine (bruit, encombrement, changement d’itinéraire), et que cette “sur-présence” était là pour compenser/atténuer cette gêne. Finalement une façon de dire “nous sommes conscients de ces troubles, désolé”.

Cette façon de voir les choses était singulière et plutôt séduisante je dois bien l’avouer.

Une partie de la réponse j’en suis persuadé.

C’est qui ce Sisyphe ?

Admettez que j’arrive à bien ménager le suspense autour de ce titre mystérieux. Mettons y un terme sans plus attendre.

Sisyphe est un personnage de la mythologie grecque. Fils D’éole, si l’on en croit Homère, il est réputé pour être un des personnages les plus rusés de la mythologie.

sisyphe dans Ulysse 31

Sisyphe dans Ulysse 31.

Je pense qu’il n’usurpe pas trop ce titre et vous allez comprendre pourquoi.

Sisyphe n’entretient pas les meilleurs relations qui soient avec le taulier de l’époque Zeus himself. Si bien que Zeus demande à son hitman de l’époque, Thanatos (la mort en grec) d’aller s’occuper du récalcitrant.

Mais Sisyphe ne trouve rien d’autre que de proposer à Thanatos d’utiliser sa nouvelle invention : une paire de menotte. Thanatos, dont les penchants SM nous semblent aujourd’hui évidents, a la faiblesse d’accepter. Se retrouvant enchaîné, il devient alors incapable d’exécuter la sentence suprême.

Conséquence : pendant une courte période plus personne ne meurt sur terre.

Sisyphe : 1 Zeus : 0

Avouez que la situation devient embarassante pour le grand patron.

Mais comme tout match se déroule souvent en deux mi-temps Zeus décide de faire entrer en jeu son grand frère le dieu de la mort Hadès. (standing ovation dans les tribunes).

Hadès, délivre Thanatos, fait son compte à Sisyphe et le ramène aux enfers. Fin de l’histoire me direz-vous ? Et bien non. Avant de partir là d’où on ne revient pas en principe, Sisyphe demande à sa femme de ne pas lui donner les funérailles que tout mort doit recevoir. A l’époque ça respire grave le sacrilège.

Sisyphe persuade alors Hadès de le laisser retourner sur terre pour insuffler une dose de savoir vivre à sa femme. Hadès finalement plus branque que méchant se laisse convaincre et laisse Sisyphe repartir.

Vous l’aurez compris Sisyphe ne corrige pas sa femme, la rejoint, et profite de la vie refusant d’honorer sa promesse. Fin de la 2 eme mi temps.

Sisyphe : 2  Zeus : 0

Même si Zeus commence sérieux à passer pour un âne, il ne faut pas oublier son statut de dieu. Et quand dieu décide que la partie n’est pas finie, et bien il crée la 3 ème mi temps !

Il renvoie alors Thanatos sur terre qui cette fois met un terme à la plaisanterie et ramène ce dernier dans ses valises.

C’est maintenant que l’histoire devient véritablement intéressante. Souvenez-vous Zeus à cause d’un différent avait condamné Sisyphe à mort et lui avait envoyé Thanatos. Vu l’humiliation subie, quelle peine pire que la mort pouvait on alors infliger à Sisyphe ?

Il est finalement envoyé dans le Tartare (l’enfer de l’époque) et y est condamné à y pousser un rocher en haut d’une colline. La pierre redescendant toujours avant d’arriver au sommet il était impossible pour Sisyphe d’accomplir sa tâche qui se répétait alors pour l’éternité.

Ainsi pour les dieux de l’antiquité s’il est une chose pire que la mort, c’est une tâche qui n’a pas vraiment de sens (absurde) et qui se répète sans fin.

aisa56893

Sisyphe et son rocher par le Titien.

Le Japon, terre de l’absurde ?

Vous comprenez maintenant le titre de cet article. Les travailleurs que j’évoque au début de ce texte, sont pour moi des “Sisyphe” des temps modernes.

Il y a beaucoup de débats philosophiques autour de la condition de Sisyphe aux enfers.

On y retrouve les deux critères de la sentence :

– une tâche qui ne fait apparement pas beaucoup de sens : agiter un bras, porter une pancarte, dire bonjour aux employés d’une compagnie etc

– une tâche qui s’étale sur une durée indéterminée/nable : ici l’échelle est celle de la vie humaine pour les plus malchanceux.

Lorsque je passe devant ces travailleurs, je ne peux m’empêcher de voir Sisyphe pousser son gros cailloux. J’admire vraiment cette façon de gérer leur travail. Je me demande s’il n’y aurait pas de façon plus adéquate d’employer les merveilleuses capacités que l’être humain a à offrir.

J’étais assez triste et voyait la situation de ces hommes avec beaucoup de pessimisme. Quelles fautes ces travailleurs de tous les jours avaient donc bien pu commettre ? Quels dieux avaient ils pu offenser pour subir le même sort que Sisyphe ?

J’en étais là lorsque je me souvint d’une phrase assez touchante que l’on trouve chez Albert Camus : “Il faut imaginer Sisyphe heureux”.

Je ne m’étendrais pas sur les raisons de cette phrase et je vous laisse directement allez en parler avec Camus lui même.

albert camus

Albert Camus.

Après quelques recherches sur cette phrase, il s’est avéré en fait qu’elle aurait été empruntée par Camus à un philosophe Japonais. (j’aime quand les boucles se bouclent)

La vision de cet homme est particulièrement intéressante, car très éloignée de notre vision pessimiste du mythe de Sisyphe.

Le dit philosophe, Kuki Shuzo, s’étonne de la vision que nous avons du sort de Sisyphe : “y a-t-il du malheur, y a-t-il de la punition dans ce fait ? Je ne crois pas. Sisyphe devrait être heureux, étant capable de la répétition perpétuelle de l’insatisfaction. C’est un homme passionné par le sentiment moral.

Il n’est pas dans l’enfer il est au ciel” car “sa bonne volonté, la volonté ferme et sûre de se renouveler toujours, de toujours rouler le roc, trouve dans cette répétition même toute la morale, en conséquence tout son bonheur“.

Si la question vous intéresse, je vous conseille cet excellent article.

kuki shuzou

Kuki Shuzo.

La lecture de ces extraits fut pour moi extrêmement déstabilisante. Me serais-je trompé depuis le début ? Ces hommes à qui je dois inventer des vies incroyables pour les comprendre ne seraient-ils pas en fait parfaitement heureux ? Capables de pousser une pierre sans fin, de se confronter à l’absurde de l’existence, de lui faire face et d’être parfaitement à l’aise avec cela ?

J’ai toujours la même sympathie pour ces Hommes et maintenant j’y vois quelque chose de plus.

Ce qui est finalement passionnant dans cette situation, c’est de s’apercevoir que toute chose possède de multiples aspects. La question n’est pas d’être d’accord ou pas avec une vision ou une autre, mais de savoir ce que l’on peut tirer de cette toute nouvelle vision des choses.

Le monde ne change jamais, seuls nos regards lui donne des aspérités différentes. C’est je pense toute la beauté du voyage. Le changement de perspectives.

Une chose est sûre, je devrais un jour aller à la rencontre de ces hommes et ainsi confronter les points de vues.

 

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4 thoughts on “Sisyphe, l’enfer et le Japon.

  1. J’ai toujours trouvé la résignation vers l’excellence quelque soit la tâche à accomplir des japonais très belle. Plutôt que de leur imaginer un après plus glorieux, je me suis toujours demandé ce qu’il pouvait bien se “forcer” à penser pour pouvoir être si admirable à effectuer une tâche tellement ingrate. En tous cas merci beaucoup pour la lecture, ce fut un plaisir.

    Liked by 1 person

    1. Cet article est le résultat de pas mal d’interrogations. Il n’essaye pas de donner une réponse mais plutôt de poser des bases de réflexions. En tout cas je suis content que cela t’intéresse. J’essaierai de faire une suite à travers des portraits.

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