Errer la nuit à Tokyo

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L’avantage avec l’errance c’est que lorsqu’on ne sait pas où l’on va, on ne peut jamais se perdre.

C’est un peu ce que je me suis dis lorsque Nicolas m’a proposé cette sortie photo dans les nuits de Tokyo.

Les nuits, car cette ville aux multiples facettes y déploie une multitude d’ambiances, de scènes, de rencontres, si bien qu’il est possible de vivre plusieurs nuits en quelques heures.

Sans briser le suspense de l’histoire qui va suivre, je vous annonce qu’ici point de bar, de boîtes ou de soirée ennivrée. Ce sera le récit d’une promenade simple dans un Tokyo que l’on a finalement peu l’habitude de voir et qui ainsi nous dévoile une autre de ses facettes.

Rendez-vous à 22h30 à la station de Toyosu :

C’est donc avec une ponctualité irréprochable que je retrouve Nicolas à Toyosu, il est 22 h 42 précise.

Equipé d’un appareil et d’un trépied, nous faisons route vers un vieux pont désaffecté que mon ami avait l’intention de photographier depuis quelques temps déjà. Nous nous installons aux abords du pont tandis qu’un grand-père fait des exercices et des altères à quelques mètres de nous.

Nous échangeons un regard et nous nous demandons certainement au même moment si photographier un vieux pont est moins bizarre que de faire des altères la nuit.

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Le pont en question.

 

En route vers Ginza :

Il est minuit et nous nous dirigeons dans un premier temps vers shintomicho pour y photographier une portion d’autoroute que surplombe un pont. La ville se vide peu à peu de ses piétons et le nombre de voitures diminue également.

L’autoroute immortalisée, nous tirons aussi le portrait d’un vieux magasin de senbei (crakers traditionnels japonais – puristes nippons pardonnez cette simplification culinaire) puis continuons vers Ginza.

Nous y arrivons vers minuit et demi et nous photographions le Wako Building. Ginza est très calme et quelques piétons seulement arpentent encore la rue.

Minuit et demi, la dernière trépidation d’une ville qui s’endort :

Depuis deux heures que nous marchons, le rythme n’a cessé de ralentir. Pourtant la ville est soudainement parcourue par un frémissement nouveau. Des gens animent à nouveau la rue, pressent le pas et semblent complètement ignorer tout le reste.

Je regarde ma montre et comprend alors les raisons de cette fièvre nouvelle. C’est l’heure du dernier train. Il sonne pour beaucoup la fin de la fête. Ceux qui habitent loin du centre ne peuvent se permettre de prolonger l’instant sous peine de devoir investir dans un taxi, dans un hôtel ou pour certains de partager la nuit avec la belle étoile.

Ce moment est vraiment important car le dernier train marque l’arrivée d’une ambiance nouvelle. Ceux que nous croiserons désormais seront ceux qui vivent de la nuit. Ils ont échangé le soleil pour la lune et à l’inverse des “journaliers”, semblent animés d’une fraîche énergie. La nuit est un début et pas une fin.

Yurakucho – Salarymen égarés et tour de Tokyo :

Si beaucoup sont rentrés avec les derniers trains, d’autres font pourtant de la résistance. Vers 1 heure du matin nous arrivons à Yurakucho et nous tombons sur un groupe de salarymen. Vraisemblablement éméchés, ils errent au gré des petites ruelles que nous photographions. Ils semblent partagés sur les options qui s’offrent à eux. Certains évoquent un nouvel Izakaya d’autres proposent de partager un taxi pour rentrer. Les échanges sont décousus et aucun consensus ne paraît pouvoir émerger de cette joyeuse compagnie. Peu importe, ils leur reste toute la nuit pour trancher la question.

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les salarymen ont disparu au bout du tunnel.

 

Nous la voyons déjà depuis quelques temps, et tels des papillons subjugués par ses lumières, c’est d’un pas qui ne nous appartient déjà plus que nous avançons vers la tour de Tokyo. C’est une dame au charme distingué qui chaque soir brille sans fausse pudeur dans la nuit.

Après l’avoir photographiée nous décidons de nous rendre à ses pieds lui présenter nos hommages.

Nous ne sommes apparemment pas les seuls que ce phare appelle puisque nous y croisons malgré l’heure quelques personnes ici et là disséminées.

Il y a notamment cet homme qui, fier de sa nouvelle voiture se prend en photo avec la tour en arrière-plan. Il est deux heures du matin et peut être a-t-il profité de ce moment pour jouir des routes désertées.

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J’avais décidé de l’habiller un peu avant de la prendre en photo.

Le trompettiste solitaire :

 

Vers trois heures du matin nous arrivons au midtown park de Roppongi. C’est une partie de la ville que je n’apprécie pas beaucoup, aussi est-il très rare que je m’y aventure. Et bien il est bon de ne pas trop suivre ses habitudes car je vais y vivre mon moment préféré de cette sortie.

Nous sommes aux abords du parc, la nuit est calme nous marchons tranquillement à la recherche d’une nouvelle photo. Tout à coup un air de jazz joué par une trompette vient troubler la quiétude à laquelle la nuit nous avait habitué.

Je me retourne, cherche autour de moi pour essayer de trouver l’origine de ces notes mais rien. Nicolas me dit que c’est certainement une musique enregistrée provenant d’un hôtel tout proche. Cependant seule la trompette se fait entendre sans accompagnement, de plus,  je sais reconnaître un live quand j’en entends. Je persiste mais ne comprends pas d’où vient le son pourtant si proche.

Et là je m’exclame en pointant une voiture isolée sur un parking : ” la voiture ! Cela vient de la voiture !”

Je m’approche doucement et confirme mon idée. Les vitres sont teintées, mais le doute n’est plus permis. Je m’asseois à bonne distance pour profiter de cet impromptu.

La porte finit par s’ouvrir et laisse sortir une fumée de cigarette. Je suis trop curieux pour en rester là et j’engage alors la conversation. J’explique que nous prenons des photos et que c’est par hasard que nous sommes arrivés jusqu’ici.

L’homme à une jeune quarantaine, les cheveux mi longs, il transpire la sympathie. Il me raconte qu’il ne peut jouer chez lui à cause du bruit, ce qui le pousse à venir dans des lieux déserts durant la nuit. Nous parlons musique, il me raconte être allé en europe il y a quelques années pour jouer avec son groupe. Je le complimente sur son style et son jeu, il me répond humblement que ce n’est pas encore ça.

Désireux de le laisser répéter je le remercie pour le moment et l’abandonne en tête à tête avec Miles Davis.

Traversé du cimetière D’aoyama et arrivée à shibuya :

Il est 3h30 et nous faisons maintenant route vers Shibuya. Pour ce faire nous devons traverser le cimetière d’Aoyama. A la différence de leur homologues francais, les cimetières japonais ne sont pas fermés. C’est d’ailleurs à peine s’il y a un mur d’enceinte. L’endroit est vaste, sans éclairage et encore plus calme que le reste de la ville. Nous n’y ferons aucune rencontre qu’elles soient humaines ou non.

 

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Un tunnel reliant plusieurs mondes. Photo de N.Wauters

Cette traversée nous amène à Omotte sando. La célèbre avenue connue pour ses boutiques de luxes est elle aussi parfaitement déserte.

Nous prenons quelques chemins de traverse pour déboucher enfin sur Shibuya et son fameux passage piéton. A 4h30 même s’il y a quand même quelques personnes, l’endroit semble complètement vide, comme arrêté. Sans cette foule qui le caractérise tellement, l’endroit semble plus petit, plus banal, un carrefour en somme.

Nous commençons à accuser le coup de la soirée et de ces presque 15 Km de marche. Nous nous asseyons, échangeons quelques mots. Nous n’avons pas fait grand chose d’exceptionnel ce soir mais nous sommes ravis. Ravis d’avoir goûté à ces moments, ravi de voir que même après plusieurs années la ville ne nous a encore pas tout dit.

Il est cinq heures du matin, les premiers trains ont déjà repris leur ballet depuis au moins une demie heure et de belles lueurs irradient déja le ciel.

Nous nous serrons la main échangeons encore un sourire comme pour faire durer cet instant puis nous nous séparons. Nous abandonnons la ville à ceux du soleil et rentrons chez nous prêts à dormir le jour en rêvant de nuits.

 

Derriere la Coline Laurent Ibanez Tokyo Night -5

La lumière revient toujours à la fin.

Je voulais remercier Nicolas pour ce beau moment et son aide pour les photos et le développement. Si comme moi vous aimez la photo et le Japon, jetez vous sur son instagram.

 

English version.

 

Derriere la Coline Laurent Ibanez Tokyo Night -4

 

When you are wandering the good thing is that you cannot get lost. Everywhere can be a new destination and it’s interesting to walk like that. It’s what I was thinking when Nicolas asked me if I was interested in a photo session through the nights of Tokyo.

I’m talking about nightS, because this city has so many faces, atmospheres, moods that it allow us to live several nights in only few hours.

I don’t want to lie, tonight will not be full of party, crazy bars or amazing drinking time. It will merely be the tale of two people wandering in the nights of Tokyo, trying to picture an aspect of the city that you may ignore.

10:30 pm, Rendez-vous at Toyosu station:


Punctual as always, it is precisely 10,42 when I meet Nicolas at the exit of Toyosu Station.

Fully equiped with camera and tripod, we were heading toward an old disused bridge that my friend was looking to photography for ages.

While setting up the camp, a grandfather was standing few metters behind us doing exercices, and lifting some dumbbell.

We looked at each other for a brief time asking ourselves what is the dumbest thing : doing exercice at 11 pm or shooting a very old bridge.

Derriere la Coline Laurent Ibanez Tokyo Night -1

The famous bridge.

 

On the way to Ginza:

It’s midnight and we are heading to Shintomicho to take some pictures of an highway which is crossed by a bridge. The city start to be more and more calm and even the cars start to become rarer. Once we collected some pictures of the highway, we are making a stop to photography an old Senbei shop (traditional japanese crakers), then we are following the road to Ginza.

It’s 00,30 am and Ginza is surprisingly calm. Taking advantage of this moment, we take some picture of the Wako Building.

00:30am, the last trepidation of a city about to fall asleep:


We have been walking for two hours now and, step by step the activity of the city started to be really low.

Suddently the city seem revitalized, and again people start to walk the street with a new fever ignoring everything else.

After a beaf look at my watch, I understand the reason of this sudden activity : it’s the time for the last train.

The last train is for a lot of person the limit of their night. People living far can’t usually afford to pay a taxi, an hotel or share the night with the stars.

This moment of the night is really important because it is a dividing line between the people from the light and the one from the night. They exchanged the sun with the moon and unlike the “sunny” ones, they look really fresh. For them darkness sounds like a beginning and not like an end.

Yurakucho – Lost Salarymen and Tokyo Tower:


If most salarymen went back home with the last train, some are tougher than other.

Around 1 am we arrive at Yurakucho and cross the road of a group of salarymen. Obviously drunk they wander through little streets and seems unable to decide if they should continue the night or go back home. No solution seems to be the good one, no matter what, they still have all the night to take a decision.

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Salarymen disapeared at the end of this tunnel.

Since we arrived in this area “she” is here, unavoidable, “she” is everywhere, and like butterflies subjugated by the light, we can’t refrain ourselves from walking toward the Tokyo Tower.

She is a distinguished lady and every night she is shinning with no false decency.

After some photos, we decide to reach its feet to salute the lady. Apparently we are not the only persons to get lured by its light. We can see few groups of people drinking or chatting next to the tower.

Especially this guy standing next to his brand new car. Alone, he is taking proudly selfies with his car and the tower. It’s 2 am now and maybe he seized the chance to enjoy the emptiness of the road.

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The lady covered for this special moment.

The lone trumpeter:


Around 3:00 am, we arrived at the Midtown park in Roppongi.

It’s a part of the city which I don’t like so much, thus it is pretty rare for me to go there. Sometimes it’s good to be wrong because I’m about to live the best moment of this night.

We are next to a park, the night is now really calm and we are looking for a new photo to shoot. Suddently a tune played by a trumpet pop up from nowhere and break the silence we were acquainted with.

I look all around me trying to find the origin of the sound but nothing. Nicolas tells me it’s certainly coming from the entranceof an hotel nearby. However, only the sound of the trumpet can he heard and I can recognize a live when I’m hearing one.

Stubbornly, I keep looking for the origin of the sound so close but still invisible.

Suddently I spot a car alone in a parking and start shooting to my friend : “the car ! It’s coming from the car !”

Approching quietly, I want to make my hypothesis a fact. Windows are tinted but no doubts are allowed. Sitting at a good distance I enjoy this nocturnal live. The door finally opens and lets a cloud of smoke escaping from the car. I’m too curious to refrain myself so I approach the car and start to talk with the mysterious musician. I explain that tonight we are taking photos and it is totally randomly if we came until this place.

The man is in his young forthies, shoulder-length hair, and looks really sympathetic. He’s telling me that he can’t play at home because of the noise so he needs to find desert places to enjoy his art. He talks about a trip he made few years ago in Europe, playing with his band in several countries. I congratulate him for his music but he answer politely that he still need to improve so much.

Willing to let him play peacefully, I thanks him and let hime alone with Miles Davis.

Crossing the cemetery of Aoyama and arrival at Shibuya:

It is 3:30 am and we are now heading to Shibuya. To do so, we need to cross the cemetery of Aoyama. Unlike European cemeteries, the japanese ones are not closed. No fence nor wall. The place is vast, without light and even calmer than the rest of the city. This place is empty and there, we will encounter nor men nor ghost.

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This crossing leads us to Omotte sando, the street well known for its luxury shops, itself totally empty.

Taking some shortcuts, we finally arrive to the famous Shibuya crossing. It’s 4:30 am and even if you can still find few people, the place look really empty. Without the crowd whose finally a part of this place, the crossing seems smaller, more trivial, in other words a mere crossroad.

We are starting to feel tired after these almost 15 km walk. We take some rest sitting nearby the crossroad, exchanging few words. Tonight we did not do crazy amazing things, but we are happy. Happy to taste all these moments, happy to realize that even after many years living in this city, Tokyo still has a lot of things to tell.

It is 5 am, trains already started their dance since 4:30 and the sky is already enlighted with a lot of amazing colors.

We shake each other hands, exchanging a last smile just to extend this moment then we separate heading to our own house.

We give up the city to the people of the sun, ready to sleep the day, dreaming about the night.

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At the end the light always win !

I wanted to thanks Nicolas for this nice time and for the help he gave me for the photos. If you love photos and Japan, I strongly suggest you to check is instagram you’ll be amazed !

 

 

 

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14 thoughts on “Errer la nuit à Tokyo

    1. oui le trépied devient plus lourd en fin de nuit.
      C’était l’alliance du moment photo et de cette ballade nocturne qui m’a inspiré l’article.
      Merci en tout cas !

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    1. oui ce sont mes photos sauf celle du tunnel. Au début cette ballade c’était pour les photos. j’ai passé 7 heures sur le quelques photos de l’article alors qu’en général ce sont plus des photos de reportage donc avec une moindre qualité.

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  1. Bonjour, merci pour ce bel article! Je reste sur ma faim, j’aurais adore voir plusieurs autres des photos /et espaces mentionnés, bref en voir advantage. Vous écrivez très bien. Et merci pour la poétique idée d’aller se balader la nuit. Cela me rappelled que je l’ai fait une fois quand j’étais étudiante, mais jamais depuis. A refaire, meme dans sa propre ville ^^

    Liked by 1 person

    1. Bonjour. Merci pour votre message. C’est vrai que j’aurai pu en montrer un peu plus. Mais j’avoue avoir aussi joué sur cet aspect montrer/cacher pour forcer un certain appétit mais surtout l’imagination.
      Vous avez raison tous les endroits sont bons. Des fois il suffit juste de changer de point de vu.

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  2. C’est bien comme ça : sobriété… et en même temps tellement à dire. Une lecture qui , si vous ne la connaissent pas déjà devrais vous plaire: “Errances” de Raymond Depardon.

    Tokyoitement votre

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  3. salut l’ami. probablement mon article préféré…so far…
    réserve moi un circuit nocturne quand je reviens…mais on y ajoutera tout de même quelques tiny little bars…. :p)

    Liked by 1 person

  4. Superbes photos, et en plus j’aime beaucoup ton style d’écriture.

    J’habite à Tokyo ça fait 1 mois, je ferais bien une petite aventure comme la tienne!

    Liked by 1 person

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